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Droit Vivant · Données personnelles & gouvernance algorithmique · 26 août 2026

Une note client jugée trop basse, un compte coupé, aucun humain dans la boucle : Uber écope de 824 990 000 € — la deuxième plus lourde amende RGPD jamais prononcée, née d'une plainte de plus de 170 chauffeurs français

Principe-clé : l'article 22 du RGPD pose une interdiction de principe — nul ne peut être soumis à une décision produisant des effets juridiques ou l'affectant de manière significative si cette décision est fondée exclusivement sur un traitement automatisé ; et l'« intervention humaine » qui fait sortir de l'interdiction doit être réelle et capable de changer l'issue, pas une validation formelle.

Textes de référence

  • art. 22 RGPD — décision individuelle automatisée, y compris le profilage : interdiction de principe, trois exceptions (contrat, droit de l'Union ou d'un État membre, consentement explicite) et garanties minimales (intervention humaine, expression du point de vue, contestation)
  • art. 4, 4) — définition du profilage
  • art. 13, §2, f), art. 14, §2, g), art. 15, §1, h) — information et droit d'accès sur « la logique sous-jacente » et les conséquences prévues
  • art. 56 et art. 60 — autorité chef de file et coopération (guichet unique)
  • art. 83, §5 — jusqu'à 20 M€ ou 4 % du chiffre d'affaires annuel mondial
  • dir. (UE) 2024/2831, art. 7 à 11 — gestion algorithmique du travail via plateforme ; transposition attendue au 2 décembre 2026
  • CJUE, C-634/21, SCHUFA, 7 déc. 2023 — un score peut être lui-même la décision automatisée
  • CJUE, C-203/22, Dun & Bradstreet Austria, 27 fév. 2025 — étendue de l'explication due, face au secret des affaires

L'affaire

Le 24 août 2026, la CNIL a rendu publique une sanction prononcée par l'Autoriteit Persoonsgegevens (AP), autorité néerlandaise de protection des données, contre UBER B.V. (Amsterdam) et UBER TECHNOLOGIES INC. (San Francisco) : 824 990 000 €, soit la deuxième plus lourde amende jamais infligée au titre du RGPD.

En cause : entre 2018 et 2022, la désactivation temporaire du compte d'un chauffeur en cas de suspicion de fraude, et la désactivation temporaire ou définitive en cas de notation client jugée trop basse. L'AP retient l'absence totale d'intervention humaine dans le processus de décision, et une information insuffisante des chauffeurs. Effet : compte bloqué, plus de courses, plus de revenu.

Le dossier est aussi français. En 2020, la Ligue des droits de l'Homme a saisi la CNIL d'une plainte collective pour plus de 170 chauffeurs — information, transferts hors UE, déconnexions automatisées —, complétée en 2021. L'établissement principal d'Uber étant aux Pays-Bas, l'AP était autorité chef de file ; la CNIL a coopéré aux contrôles, à l'analyse des preuves et à l'examen du projet de décision.

C'est la quatrième amende de l'AP contre Uber : 600 000 € en 2018, 10 M€ le 11 décembre 2023 (information des chauffeurs), 290 M€ le 22 juillet 2024 (transferts hors UE), puis celle-ci. Uber a annoncé faire appel, jugeant la sanction disproportionnée, contestant l'automatisation des désactivations définitives et faisant valoir que ses pratiques ont changé depuis. La décision n'est donc pas définitive.

Pourquoi c'est important

Jusqu'ici, l'article 22 était l'un des articles les moins sanctionnés du RGPD : beaucoup d'entreprises considéraient qu'un opérateur pouvant « revoir le dossier » suffisait à échapper à l'interdiction. Cette décision déplace la démonstration : ce n'est pas l'existence théorique d'un humain qui compte, c'est la preuve — journalisée, datée, traçable — qu'un humain compétent a examiné le cas et pouvait renverser la sortie du modèle. Autrement dit, un point de conformité juridique devient un point de contrôle d'architecture : où est le human-in-the-loop dans le pipeline, quelle latence, quel taux réel d'infirmation, quelles traces ?

Le montant, adossé au chiffre d'affaires mondial du groupe (art. 83, §5), fait de la gestion algorithmique un risque financier de premier rang, bien au-delà des plateformes VTC : scoring bancaire, détection de fraude, modération et suspension de comptes, tri de candidatures, résiliation automatique. Et le calendrier s'accélère : la directive (UE) 2024/2831 doit être transposée d'ici au 2 décembre 2026 et imposera, pour le travail via plateforme, transparence des systèmes automatisés, supervision humaine et voies de recours. Le débat suivant est déjà posé par la CJUE dans Dun & Bradstreet : jusqu'où faut-il expliquer sans livrer le modèle — et à qui.

Mini-glossaire

Décision individuelle automatisée
Décision prise sans intervention humaine effective, produisant des effets juridiques à l'égard d'une personne ou l'affectant de manière significative de façon similaire — perdre l'accès à son outil de travail en fait partie.
Profilage
Tout traitement automatisé de données personnelles consistant à évaluer des aspects personnels d'une personne — ici, comportement de conduite et notations clients — pour analyser ou prédire (art. 4, 4) du RGPD).
Guichet unique (autorité chef de file)
Mécanisme des articles 56 et 60 du RGPD : pour un traitement transfrontalier, l'autorité de l'établissement principal instruit et décide, les autres autorités concernées — ici la CNIL — coopèrent et examinent le projet de décision.
Intervention humaine significative
Réexamen par une personne disposant de l'autorité, de la compétence et des informations nécessaires pour modifier la décision. Une validation automatique « pour la forme » ne suffit pas à sortir du champ de l'article 22.