Droit Vivant
Droit Vivant · Droit du numérique — DSA, conception addictive et protection des mineurs · 19 août 2026

Mark Zuckerberg attendu à la barre : à Oakland on juge le « scroll infini », à Bruxelles la Commission en a déjà fait un grief passible de 6 % du chiffre d'affaires mondial

Principe-clé : le règlement (UE) 2022/2065 (DSA) ne se contente pas de réguler les contenus ; il impose aux très grandes plateformes d'évaluer et d'atténuer les risques systémiques nés de la conception même de leur service — scroll infini, lecture automatique, notifications, système de recommandation — dès lors qu'ils peuvent produire des conséquences négatives graves sur le bien-être physique et mental des personnes, et notamment des mineurs.

Textes de référence

  • Règlement (UE) 2022/2065 (DSA), art. 34, § 1, d) — évaluation des risques systémiques, dont « les conséquences négatives graves sur le bien-être physique et mental des personnes »
  • DSA, art. 34, § 2 — prise en compte de la conception des systèmes de recommandation et de l'interface
  • DSA, art. 35, § 1 — mesures d'atténuation raisonnables, proportionnées et effectives, dont l'adaptation de la conception, des fonctionnalités et des systèmes algorithmiques
  • DSA, art. 28, § 1 — niveau élevé de vie privée, de sûreté et de sécurité des mineurs ; lignes directrices de la Commission du 14 juillet 2025
  • DSA, art. 25 — interfaces trompeuses (dark patterns) ; art. 27 et art. 38 — transparence des recommandations et option non fondée sur le profilage
  • DSA, art. 73 et art. 74, § 1 — décision de non-conformité et amende plafonnée à 6 % du chiffre d'affaires mondial total annuel
  • DSA, art. 49 et art. 56 — coordinateur pour les services numériques (en France, l'Arcom, loi n° 2024-449 du 21 mai 2024) et compétence exclusive de la Commission sur les très grandes plateformes

L'affaire

Le 18 août 2026, devant le tribunal fédéral d'Oakland (Californie), se sont ouverts les débats du procès intenté à Meta Platforms par quatre États américains — Californie, Colorado, Kentucky et New Jersey —, sélectionnés parmi la trentaine d'États ayant agi. La procureure générale adjointe de Californie Megan O'Neill a résumé le modèle économique reproché en quatre verbes : « hook, hold, harvest, hide » — accrocher l'utilisateur, le retenir, moissonner ses données, puis dissimuler la réalité. Le premier témoin appelé est Arturo Bejar, ancien directeur d'ingénierie de Facebook devenu lanceur d'alerte, dont la juge Yvonne Gonzalez Rogers a refusé d'écarter le témoignage ; Mark Zuckerberg est attendu à la barre. Le procès, prévu pour environ six semaines, porte sur la conception des produits — scroll infini, notifications, filtres photo, bouton « j'aime » — et non sur les contenus publiés, afin de contourner l'immunité de la Section 230. Meta conteste l'intégralité des accusations, qui ne sont à ce stade que des allégations non jugées.

Or l'Union européenne a déjà instruit le même reproche sur un fondement propre. Le 10 juillet 2026, la Commission a adressé à Meta des conclusions préliminaires estimant que la conception addictive d'Instagram et Facebook enfreint le DSA : Meta n'aurait pas correctement évalué les risques du scroll infini, de la lecture automatique, des notifications et de son système de recommandation sur le bien-être physique et mental des utilisateurs, mineurs et adultes vulnérables compris, et ses mesures d'atténuation seraient inefficaces. Le 6 février 2026, la Commission avait rendu des conclusions préliminaires de même nature contre TikTok, allant jusqu'à considérer que la plateforme devait « changer la conception de base de son service » — désactiver progressivement le scroll infini, imposer de véritables pauses d'écran y compris la nuit, adapter le système de recommandation. Ces conclusions ne préjugent pas de l'issue des enquêtes.

Pourquoi c'est important

Deux ordres juridiques attaquent le même objet — l'architecture d'engagement — par deux voies radicalement différentes. Aux États-Unis, il faut un jury, des documents internes, une démonstration de faute et de tromperie, et l'issue reste incertaine ; en Europe, l'obligation est ex ante et procédurale : la plateforme doit produire chaque année une évaluation de risque documentée (art. 34) et démontrer des mesures d'atténuation effectives (art. 35), sous le contrôle direct de la Commission. Le manquement sanctionné n'est pas « avoir rendu des adolescents dépendants » mais « ne pas avoir sérieusement évalué, ni sérieusement atténué ». C'est un déplacement décisif pour qui audite des plateformes : l'objet du contrôle devient un artefact documentaire et technique — rapport d'évaluation, jeux d'indicateurs retenus ou écartés, paramètres du recommandeur, friction réelle des outils de temps d'écran, journalisation des tests A/B — et non un contenu illicite. La Commission reproche d'ailleurs explicitement à TikTok d'avoir ignoré des indicateurs disponibles : temps passé la nuit par les mineurs, fréquence d'ouverture de l'application. Un signal mesurable et non mesuré devient, sous le DSA, un manquement.

Mini-glossaire

Risque systémique (art. 34 DSA)
Effet négatif réel ou prévisible découlant de la conception, du fonctionnement ou de l'usage d'une très grande plateforme : diffusion de contenus illicites, atteintes aux droits fondamentaux, aux processus électoraux, à la santé publique, à la protection des mineurs, et conséquences graves sur le bien-être physique et mental.
Conclusions préliminaires (preliminary findings)
Acte de procédure par lequel la Commission notifie à une plateforme les griefs retenus au terme de son enquête. Ce n'est ni une sanction ni une décision définitive : la plateforme peut répondre, consulter le dossier, et proposer des engagements (art. 71) avant toute décision de non-conformité (art. 73).
Conception addictive (addictive design)
Ensemble de choix d'interface et d'algorithmes visant à maximiser le temps passé : défilement sans fin, lecture automatique, notifications push, récompense variable, recommandation hyper-personnalisée. Le DSA ne l'interdit pas nommément ; il la saisit comme facteur de risque systémique à évaluer et atténuer.
Section 230 (Communications Decency Act, États-Unis)
Disposition fédérale américaine exonérant les services en ligne de responsabilité pour les contenus publiés par leurs utilisateurs. C'est précisément pour la contourner que les procureurs fondent leur action sur la conception du produit plutôt que sur les contenus.