Brief — Valve n'a pas été piraté, et votre adresse a quand même fuité : la leçon RGPD du logisticien marseillais de CMA CGM
Thème : données personnelles et cybersécurité — chaîne de sous-traitance, notification de violation (articles 28, 33 et 34 RGPD), guichet unique et responsabilité solidaire
Entre le 29 juillet et le 1er août 2026, CEVA Logistics — siège à Marseille, filiale du groupe CMA CGM depuis 2019, conseil d'administration présidé par Rodolphe Saadé — a subi une intrusion touchant huit entrepôts européens de son activité de logistique contractuelle. Valve, qui lui confie l'expédition de la Steam Machine et du Steam Controller en Europe, a été prévenue le 7 août et a alerté ses clients le 10 août : ont pu être exfiltrés nom, adresse postale, pays, téléphone, e-mail, type et prix du matériel commandé. Ni moyens de paiement, ni mots de passe, ni codes Steam Guard — le logisticien n'y a jamais eu accès. Le même incident a produit des alertes chez Bol et De Bijenkorf, et, selon les médias néerlandais, des données de livraison de clients de l'Ajax Amsterdam, d'ING et d'Ace & Tate seraient également concernées.
Le point de droit est celui que la sous-traitance rend structurellement probable : une intrusion, N responsables de traitement. Aucun de ces marchands n'a été pénétré, et pourtant chacun reste seul tenu, au titre de l'article 33 § 1 du RGPD, de notifier sa propre autorité de contrôle dans les 72 heures après en avoir pris connaissance, puis, si le risque est élevé, d'avertir les personnes concernées (article 34). Le sous-traitant, lui, n'échappe à rien : il est directement soumis à l'obligation de sécurité de l'article 32, doit alerter chacun de ses clients « dans les meilleurs délais » (article 33 § 2), les assister dans leurs propres obligations (article 28 § 3 f)), et encourt pour son propre compte l'amende de l'article 83 § 4 a) — 10 millions d'euros ou 2 % du chiffre d'affaires mondial. Envers la personne lésée, l'article 82 § 4 ajoute une solidarité : chacun peut être tenu de la réparation intégrale, quitte à se retourner ensuite contre les autres (§ 5).
Deux détails de l'affaire valent plus que de longs développements. D'abord le guichet unique : le mécanisme de l'autorité chef de file (article 56) suppose un *établissement principal dans l'Union*. Un responsable de traitement qui n'en a pas, soumis au RGPD par l'article 3 § 2, n'a donc aucun interlocuteur unique — chaque autorité nationale est compétente pour son territoire. D'où la formule employée par Valve : informer « les autorités de protection des données dans les pays concernés », au pluriel. Ensuite la durée de conservation : le logisticien garde les informations d'expédition jusqu'à 90 jours après la commande. C'est exactement ce paramètre qui transforme une intrusion de trois jours en fuite portant sur un trimestre de commandes. L'article 5 § 1 e) n'est pas une clause de style, c'est un plafond de dégâts.
Pour un praticien de la sécurité offensive et de l'automatisation, la conséquence est opérationnelle. La clause de l'article 28 qui compte n'est pas celle qui rappelle le RGPD, c'est celle qui chiffre le délai de notification au client et oblige le prestataire à fournir le périmètre exact des données touchées — faute de quoi le responsable de traitement se retrouve dans la position décrite par la presse, à « faire pression » sur son transporteur pour savoir ce qui a été volé pendant que son compteur de 72 heures tourne déjà. Et le risque résiduel, ici, n'est pas la revente des données : c'est le hameçonnage contextuel, un message qui cite votre adresse réelle et le prix exact de votre commande — la donnée la moins sensible du dossier étant, en pratique, celle qui rend l'attaque crédible.
Sources
- Next — « Valve alerte sur une fuite de données touchant des commandes d'appareils Steam en Europe », 10 août 2026
- The Register — « Cyberattack on logistics giant CEVA delivers customer data into the wrong hands », 11 août 2026 (huit entrepôts européens, Bol, De Bijenkorf, Ajax, ING, Ace & Tate)
- FreightWaves — « Cyberattack on Ceva Logistics warehouses in Europe impacts retailers »
- Bol — « Security incident logistics partner of bol » (communication officielle du marchand à ses partenaires)
- Infosecurity Magazine — « Logistics Giant Ceva Suffers Data Breach Impacting European Clients »
- NOS — « Ook Ajax en brillenketen Ace and Tate getroffen door datalek »
- CNIL — RGPD, chapitre IV : responsable du traitement et sous-traitant (articles 24 à 43, dont 28, 29, 32, 33 et 34)
- CNIL — Les violations de données personnelles : notifier l'autorité (72 h) et informer les personnes
- CNIL — Guide du sous-traitant (obligations de l'article 28 et clauses attendues, PDF)
- CNIL — Sécurité : gérer la sous-traitance
- CNIL — Sous-traitance : exemple de clauses contractuelles
- CNIL — Responsable de traitement, sous-traitant : comment bien identifier son rôle ?
- Groupe de travail « Article 29 » — Lignes directrices WP 250 rev.01 sur la notification de violation de données à caractère personnel (version française hébergée par la CNIL, PDF)
- actu-transport-logistique — « CMA CGM : le siège du groupe Ceva Logistics transféré à Marseille » (siège marseillais, appartenance au groupe CMA CGM)
- Pappers — CEVA LOGISTICS SA, fiche d'immatriculation (siège 10 place de la Joliette, 13002 Marseille ; présidence du conseil d'administration)