314 eurodéputés ont voté contre, 276 pour : la surveillance de vos messages a quand même été prolongée jusqu'en 2028
Contexte : deux textes, un même surnom
Depuis 2021, le dossier européen surnommé « Chat Control » recouvre en réalité deux textes bien distincts, qu'il est essentiel de ne pas confondre pour comprendre l'actualité de juillet 2026. Le premier, qualifié de « Chat Control 1.0 » par ses opposants, est une dérogation temporaire à la directive ePrivacy de 2002, adoptée par le règlement (UE) 2021/1232 : elle autorise, sans l'imposer, les grands fournisseurs de services de communication (réseaux sociaux, messageries) à scanner volontairement les communications électroniques de leurs utilisateurs pour y détecter des contenus relevant d'abus sexuels sur mineurs, et à les signaler aux autorités. Le second texte, souvent appelé « Chat Control 2.0 » et connu sous son nom officiel de CSAR (Child Sexual Abuse Regulation), est une proposition de règlement présentée par la Commission européenne en mai 2022 qui vise, cette fois, un cadre permanent et obligatoire : les plateformes pourraient se voir imposer des injonctions de détection, avec des implications potentielles sur la sécurité du chiffrement de bout en bout. Ce second texte reste aujourd'hui bloqué au stade du trilogue, la négociation à trois entre Parlement, Conseil et Commission, et ses prochaines discussions sont attendues à l'automne 2026, sous la présidence irlandaise du Conseil de l'Union européenne, qui a débuté le 1er juillet 2026 en succédant à la présidence chypriote.
C'est le premier texte, la dérogation temporaire, qui a connu un rebondissement spectaculaire début juillet 2026, avec une séquence de vote qui a suscité de vives critiques sur la méthode d'adoption elle-même, indépendamment du fond du dossier.
La chronologie d'un texte qui n'aurait pas dû revenir
Le 26 mars 2026, le Parlement européen avait voté contre la prolongation de la dérogation ePrivacy, clôturant ainsi sa première lecture sur un rejet. Faute d'accord, la dérogation a expiré le 3 avril 2026, ouvrant une période sans base légale explicite pour la détection volontaire par les plateformes. Le Conseil de l'Union européenne, où siègent les gouvernements des États membres, a alors renvoyé le dossier au Parlement pour une seconde lecture, assorti d'une nouvelle position : prolonger la dérogation de deux ans supplémentaires, jusqu'au 3 avril 2028.
Le 7 juillet 2026, le Parlement européen a voté, par 331 voix contre 304 et 11 abstentions, le recours à sa procédure d'urgence — un mécanisme qui permet d'inscrire un dossier à l'ordre du jour et de le faire trancher rapidement, sans repasser par le calendrier habituel d'examen en commission. Concrètement, ce vote du mardi a programmé un nouveau scrutin sur le fond dès le jeudi suivant, soit deux jours plus tard seulement. C'est ce délai extrêmement resserré, entre l'activation de la procédure d'urgence et le vote décisif, qui constitue le premier volet de la critique portée sur le « mode d'adoption » de ce texte : les organisations de défense des libertés numériques, à l'image des collectifs réunis sur fightchatcontrol.eu, ont dénoncé un calendrier qui laisse peu de place au débat public et à la mobilisation citoyenne sur un sujet aussi sensible que la confidentialité des communications privées.
Le 9 juillet : une majorité qui vote contre, et qui perd quand même
C'est le second volet de la controverse, plus technique mais tout aussi déterminant, qui s'est joué lors du vote du 9 juillet 2026. Dans le cadre de la procédure législative ordinaire de l'Union européenne, régie par l'article 294 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE), la seconde lecture obéit à une règle précise : pour rejeter ou amender la position adoptée par le Conseil, le Parlement européen doit réunir une majorité absolue de ses membres — c'est-à-dire plus de la moitié de l'ensemble des 720 sièges que compte l'institution, soit un seuil actuellement fixé à 360 voix — et non une simple majorité des voix exprimées lors du scrutin.
Or, lors du premier vote du 9 juillet, portant sur le rejet pur et simple de la position du Conseil, 314 eurodéputés ont voté pour ce rejet, contre 276 qui souhaitaient le maintien de la prolongation, et 17 se sont abstenus. Sur les seules voix exprimées, c'est donc une majorité claire — 314 contre 276 — qui s'est dégagée en faveur du rejet de la surveillance volontaire des messageries. Mais cette majorité, bien réelle parmi les votants, restait très en deçà du seuil de 360 voix imposé par les règles de seconde lecture. Le rejet a donc échoué, non pas faute de soutien parmi ceux qui se sont exprimés, mais faute d'atteindre un seuil calculé sur l'effectif total du Parlement, où les absences et les non-votants comptent mécaniquement en faveur du statu quo porté par le Conseil.
Un second vote a ensuite porté sur le texte amendé que le Parlement souhaitait lui-même opposer à la position du Conseil, un texte incluant notamment une exclusion explicite des communications chiffrées de bout en bout du champ de la détection — une concession significative envers les défenseurs du chiffrement. Ce second scrutin n'a pas non plus atteint la majorité absolue, dans un sens comme dans l'autre (276 voix pour son rejet, 286 contre, 30 abstentions). Faute de majorité absolue capable de rejeter ces amendements, la seconde lecture s'est refermée sur leur adoption : le texte amendé par le Parlement, chiffrement de bout en bout excepté, est désormais transmis au Conseil, qui dispose de trois mois pour l'accepter ou, en cas de désaccord persistant, ouvrir une procédure de conciliation entre les deux institutions.
Une procédure qui interroge au-delà du fond
Ce mécanisme n'est pas propre au dossier Chat Control : il s'agit d'une règle générale de la procédure législative ordinaire européenne, pensée à l'origine pour éviter qu'une mobilisation ponctuelle et minoritaire en nombre absolu de sièges ne bloque un texte déjà négocié entre les institutions. Mais appliqué à un dossier aussi disputé, où une majorité des votants s'est explicitement exprimée contre la prolongation d'un dispositif de surveillance des communications privées, ce seuil de majorité absolue produit un résultat qui heurte l'intuition démocratique commune : le camp minoritaire parmi les votants a, de facto, obtenu gain de cause. C'est cette mécanique, combinée à la brièveté du délai imposé par la procédure d'urgence, que la presse spécialisée et les collectifs opposés au texte ont qualifiée de « procédure par la petite porte ».
Pour toute personne qui travaille sur la conformité réglementaire des plateformes numériques ou sur l'architecture de sécurité des services de messagerie, cette séquence a une portée directe : la base légale de la détection volontaire des contenus pédocriminels reste en vigueur jusqu'en 2028, avec une exclusion désormais actée pour les communications chiffrées de bout en bout — un point qui mérite d'être suivi de près à mesure que le Conseil réagit au texte transmis par le Parlement, et à mesure que les négociations reprennent en parallèle sur le CSAR, le règlement permanent qui, lui, pourrait à terme imposer des obligations de détection plutôt que de simplement les autoriser.
Sources
- Parlement européen, « Combating child sexual abuse online: support for more limited ePrivacy derogation », communiqué de presse, 9 juillet 2026 : https://www.europarl.europa.eu/news/en/press-room/20260706IPR46318/combating-child-sexual-abuse-support-for-a-more-limited-eprivacy-derogation
- Parlement européen, Observatoire législatif, fiche de procédure 2025/0429(COD) : https://oeil.europarl.europa.eu/oeil/en/procedure-file?reference=2025/0429(COD)
- Next, Alexandre Laurent, « Retour de Chat Control 1.0 : le Parlement européen vote la procédure d'urgence », 7 juillet 2026 : https://next.ink/brief-article/retour-de-chat-control-1-0-le-parlement-europeen-vote-la-procedure-durgence/
- Conseil de l'Union européenne, position en première lecture, document ST-11261-2026-REV-1 : https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-11261-2026-REV-1/en/pdf
Angles de lecture pour NotebookLM (à coller dans « Personnaliser » de l'Audio Overview)
Cinq angles possibles pour orienter le podcast généré à partir de ce document ; choisissez celui qui correspond le mieux à ce que vous cherchez à approfondir aujourd'hui.
Angle 1 — Audit offensif et surface de détection. Concentre-toi sur ce que la dérogation ePrivacy autorise concrètement en matière de détection côté plateforme (scanning côté serveur ou côté client, hachage perceptuel, classification automatisée) et sur l'exclusion désormais votée pour le chiffrement de bout en bout : quelles architectures de messagerie restent dans le champ de la détection volontaire, lesquelles en sortent, et quels points de contrôle un auditeur devrait vérifier chez un client qui opère un service de communication concerné.
Angle 2 — Comparaison des régimes de sanction et de contrainte déjà traités dans le dépôt. Mets en regard la nature juridique de cette dérogation (un régime facultatif, activable par les seules plateformes qui le souhaitent) avec les régimes contraignants déjà couverts dans ce dépôt — RGPD, NIS2, DSA, DMA, AI Act — qui imposent tous des obligations directes assorties de sanctions financières : explique pourquoi Chat Control 1.0 fonctionne sur une logique inverse, et ce que cela change pour une entreprise qui doit décider d'activer ou non un dispositif de détection.
Angle 3 — Mécanique procédurale et veille législative automatisée. Explique en détail la règle de la majorité absolue en seconde lecture de la procédure législative ordinaire (article 294 TFUE) et discute de la manière dont un consultant en automatisation pourrait construire une veille qui suit, pour chaque dossier législatif européen à enjeu de sécurité ou de vie privée, l'écart entre majorité simple et majorité absolue lors des votes clés, afin d'anticiper les issues procédurales avant le vote plutôt que de les découvrir après.
Angle 4 — Architecture institutionnelle européenne. Prends du recul sur le fonctionnement du triangle Parlement-Conseil-Commission dans la procédure législative ordinaire, à partir de cet exemple concret : pourquoi la position du Conseil pèse-t-elle aussi lourd en seconde lecture, quel rôle joue la Commission dans ce dossier, et comment ce dossier pourrait évoluer si le Conseil rejette à son tour les amendements du Parlement et que s'ouvre une conciliation.
Angle 5 — Prospective réglementaire sur le CSAR. Explore les scénarios possibles pour le CSAR (« Chat Control 2.0 »), le règlement permanent toujours en trilogue, dont la reprise des négociations est attendue à l'automne 2026 sous présidence irlandaise : quelles obligations de détection pourraient devenir contraignantes pour les fournisseurs de messagerie chiffrée, et quel effet l'exclusion du chiffrement de bout en bout votée dans la dérogation temporaire pourrait avoir sur le rapport de force des négociations à venir.